Une publication scientifique signée CAMEA : quand Naruto devient un outil clinique

C’est le genre de titre qui peut surprendre dans une revue scientifique. Et c’est exactement l’intention !

L’article de Juliane Tortes Saint-Jammes, publié le 13 juin 2026 dans l’European Journal of Trauma & Dissociation, From Intrusion to Internal Cooperation: Naruto and Kurama as a Controlled Narrative Metaphor for Dissociative Phenomena, mérite qu’on s’y attarde.

Dans la continuité d’une série d’écrits publiés par Juliane sur LinkedIn, cet article vient explorer les symptômes dissociatifs, des tableaux cliniques souvent mal compris du grand public, et donc souvent mal représentés dans la culture populaire. On retrouve souvent des portraits sensationnalisés, allant de la personnalité « démultipliée » au risque de danger, qui alimentent la stigmatisation, retardent le diagnostic et compliquent le soin. Mais la fiction n’est pas nécessairement ennemie de la clinique : elle peut, sous certaines conditions, devenir un outil pédagogique.

Dans cet article, Juliane propose une lecture contrôlée de la relation entre Naruto et Kurama, le personnage principal du manga éponyme et le renard à neuf queues emprisonné en lui depuis sa naissance, comme une métaphore narrative de phénomènes dissociatifs : non pas comme raccourci diagnostique, mais bien comme dispositif interprétatif délimité, capable d’illustrer des concepts autrement difficiles à transmettre : l’intrusion, la disruption d’agentivité, la co-conscience, les états internes perçus comme menaçants, et le passage progressif vers une coopération interne choisie.

L’analyse identifie une séquence cliniquement suggestive : de l’altérité interne imposée à l’intrusion fragmentaire, puis à l’accès à un espace relationnel interne, à la nomination, et enfin à la coopération. La dyade est particulièrement utile pour distinguer l’intrusion de l’alternance complète, et pour recadrer les états internes persécuteurs comme des organisations de survie : une reformulation qui change beaucoup de choses dans la façon dont un patient peut se regarder.

L’article s’appuie sur le DSM-5-TR, la CIM-11, la théorie de la dissociation structurelle, la littérature sur le TSPT dissociatif et les principes du traitement orienté par phases, tout en maintenant des distinctions rigoureuses entre métaphore, nosographie diagnostique et formulation théorique.

 

Pourquoi la vulgarisation et la psychoéducation sont des actes cliniques à part entière

Cet article est aussi, dans sa démarche même, une réflexion sur ce que signifie transmettre la clinique du trauma et sur les outils dont on dispose pour le faire.

En psychotraumatologie, la psychoéducation n’est pas un supplément pédagogique qu’on délivre en début de thérapie : c’est un acte thérapeutique à part entière, qui permet au soin de commencer. Expliquer à un patient ce qu’est la fenêtre de tolérance, pourquoi son corps s’est figé au moment des faits, pourquoi il ne se souvient pas de tout dans l’ordre, pourquoi certaines parties de lui semblent agir contre lui, c’est déjà du soin. Pour certains patients, c’est parfois la première fois qu’une expérience jusqu’à-là incompréhensible, vécue dans la honte ou la culpabilité, trouve une explication qui ne le condamne pas.
Transmettre ces concepts n’est pas simple : le psychotrauma, le TSPT, le TSPT-C et les symptômes dissociatifs sont des tableaux cliniques qui contredisent l’intuition commune. Le grand public, et parfois même les professionnel.les, fonctionnent encore avec des représentations issues de la culture populaire. Ces représentations ne sont pas neutres : elles façonnent la manière dont les patients se perçoivent, dont ils parlent de ce qu’ils vivent, dont ils osent, ou n’osent pas, consulter.

C’est là que la vulgarisation devient un enjeu de santé publique : la transmission n’a de sens qu’avec l’accessibilité. Quand les clinicien.nes prennent la parole dans l’espace public, par des tribunes, des articles accessibles, des métaphores ancrées dans la culture populaire, ils ne font pas de la communication : ils participent activement à modifier les représentations sociales du trauma, à réduire la stigmatisation, à rendre possible une première reconnaissance de soi pour des personnes qui ne savent pas encore ce qui leur arrive. Un patient qui a déjà entendu parler de phénomènes dissociatifs dans un cadre non pathologisant, qui a eu accès à une métaphore qui lui a permis de donner un sens à son expérience intérieure, arrive en consultation différemment : il a déjà un bout de langage pour ce qu’il vit.

C’est précisément ce que cet article cherche à faire, mais dans le champ scientifique : montrer qu’une métaphore culturelle, rigoureusement délimitée, explicitement posée comme métaphore, peut avoir une valeur heuristique réelle, aussi bien en formation clinique qu’en psychoéducation directe avec les patients : la dyade Naruto-Kurama ne diagnostique rien, elle ouvre un espace de pensée. Elle permet de parler d’états internes perçus comme envahissants ou menaçants sans que le patient ait à se sentir « fou ». Elle permet d’imaginer que ce qui fait peur en soi peut, un jour, devenir quelque chose avec quoi on travaille plutôt que quelque chose contre quoi on se bat.

Ce déplacement est au cœur du traitement orienté par phases des troubles dissociatifs : passer d’une lutte entre les états internes à une coopération. Et le fait qu’un manga puisse en être le vecteur dit quelque chose d’important : les outils de la psychoéducation ne doivent pas être réservés à ceux qui lisent déjà des livres de psychologie. Ils doivent aller là où les gens sont.

Une publication qui dit quelque chose de CAMEA

Cet article ne ressemble pas aux publications habituelles. Il prend un risque : celui de l’originalité formelle, du pas de côté, de la proposition qui peut sembler décalée avant d’être lue. C’est aussi ce qui en fait la valeur : il illustre qu’une clinique rigoureuse et une pensée créative ne sont pas incompatibles, et que la recherche peut s’autoriser à chercher des chemins nouveaux pour dire ce que la clinique observe.

La publication complète est disponible via le DOI : 10.1016/j.ejtd.2026.100708.

Note : cet article contient des éléments de l’intrigue de Naruto Shippuden, attention aux spoilers donc !

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