Une nouvelle publication de CAMEA : stabilisation ou retraitement, une question clinique qui dépasse l’opposition

C’est une question qui traverse la clinique du trauma complexe depuis longtemps, et que tout praticien.ne EMDR a déjà rencontrée : quand un patient est trop instable pour retraiter, on stabilise. Mais jusqu’où ? Et si la stabilisation n’est jamais suffisante pour permettre le retraitement, que fait-on ?

Juliane Tortes Saint-Jammes, Alix Lavandier et Maya Larribité proposent une réponse dans un article publié en libre accès dans le Journal of EMDR Practice and Research : Stabilization-Oriented Restricted EMDR Reprocessing in Complex Trauma Treatment.

Une proposition clinique ancrée dans le réel

L’article part d’un constat simple : l’opposition entre stabilisation et retraitement, telle qu’elle est souvent posée dans la littérature et parfois dans les formations, ne rend pas toujours compte de ce qui se passe dans nos cabinets. Dans certaines situations cliniques, attendre que la stabilisation soit suffisante pour retraiter revient à attendre indéfiniment. Pendant ce temps, certains contenus traumatiques continuent d’envahir le présent et d’empêcher le fonctionnement dans le quotidien.

L’article propose un cadre de décision pour un retraitement EMDR restreint, orienté vers un objectif de stabilisation : des cibles présentes ou futures, parfois un fragment de passé très circonscrit quand il envahit le présent, des formats EMD ou EMDr contenus, des critères d’arrêt explicites, une surveillance entre les séances. Cette clarification conceptuelle cherche à distinguer ce qui relève de la préparation, de l’installation de ressources, et d’un retraitement dosé qui reste dans la fenêtre de tolérance.

Les autrices sont claires sur les limites de leur proposition : les vignettes cliniques qui l’illustrent sont composites et ne valent pas preuve d’efficacité. La recherche reste à faire. Mais le cadre existe, et il répond à un besoin réel de terrain.

La stabilisation en psychotraumatologie : de quoi parle-t-on ?

Dans le traitement du trauma complexe, la stabilisation désigne l’ensemble des interventions qui visent à renforcer la capacité du patient à réguler ses émotions, à maintenir un ancrage dans le présent et à contenir les intrusions traumatiques, avant d’engager un travail de retraitement des mémoires traumatiques.

Elle constitue la première phase du traitement orienté par phases, modèle de référence en psychotraumatologie dont les racines remontent aux travaux de Pierre Janet sur la dissociation et le traitement des névroses traumatiques à la fin du XIXe siècle, et qui a été progressivement formalisé et enrichi par de nombreux auteurs, dont Judith Herman, Onno van der Hart, Ellert Nijenhuis et Kathy Steele. Dans ce cadre, on distingue classiquement trois phases : stabilisation, retraitement des mémoires traumatiques, et intégration. L’idée sous-jacente est que le retraitement ne peut se faire en sécurité que si le patient dispose d’une fenêtre de tolérance suffisamment large : c’est-à-dire d’une capacité à rester en contact avec des contenus difficiles sans présenter de manifestations dissociatives.

La stabilisation n’est donc pas une attente passive : elle mobilise des outils actifs tels que psychoéducation sur le trauma et ses effets, techniques de régulation émotionnelle et somatique, travail sur les ressources internes, installation de l’ancrage dans le présent, et parfois installation de ressources via des protocoles EMDR spécifiques. Son objectif est de permettre au patient de fonctionner au quotidien, de contenir les symptômes les plus invalidants, et de construire la sécurité relationnelle et interne nécessaire au travail de retraitement.

Dans les tableaux de trauma complexe (TSPT-C, symptômes dissociatifs, traumatismes développementaux précoces), cette phase peut être longue, non linéaire, et ne jamais aboutir à une stabilisation suffisante pour permettre un retraitement classique. C’est précisément dans ces situations que la question posée par l’article de nos collègues, psychologues et praticiennes EMDR au Centre Camea, prend tout son sens : et si, dans certains cas, un retraitement dosé et rigoureusement encadré pouvait lui-même contribuer à stabiliser ?

L’article est disponible en libre accès : spj.science.org

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